LES ENFANTS ABANDONNES
Source : Revue Généalogique Normande n° 84 de octobre-décembre 2002 , pages 8 à 17
Marc Nollis,
né de père et de mère inconnus
par Martine Bekaert
LORS de mes recherches généalogiques, j'ai fait la connaissance de Marc Nollis, né le 24 avril 1826 à Rouen (alors dans la Seine-Inférieure, aujourd'hui en Seine-Maritime), de père et de mère inconnus. Ce lointain grand-père, dont la mémoire familiale a oublié le souvenir, fut abandonné le jour de sa naissance dans le tour de l'Hospice général. J'ai tenté de découvrir son histoire au travers de documents d'archives et en consultant divers ouvrages consacrés à la question des enfants abandonnés au XIXe siècle. Suivre son parcours m'a permis d'entrevoir la condition des enfants abandonnés, les raisons de leur abandon, les problèmes de l'administration assurant la gestion des délaissés, l'importance des soins nourriciers jusqu'à « l'âge de gagner son pain », la question de la conscription, ce jusqu'à l'autorisation au mariage.
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Le devenir des enfants abandonnés
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Dans l'antiquité les enfants délaissés, n'ont de secours à attendre que de la charité individuelle. Dans l'empire grec ou romain, l'enfant exposé est la propriété de celui qui le recueille, souvent plus par intérêt que par pitié.
L'infanticide est admis légalement et les philosophes, Aristote comme Platon, le justifient: il s'agit de limiter l'accroissement d'une population secourue par l'Etat.
Aux PREMIERS temps du christianisme, les évêques prennent sous leur protection les enfants abandonnés et menacent des peines les plus sévères l'exposition et l'infanticide. Des asiles sont fondés pour secourir les malades, les infirmes et les pauvres, et, aux portes des églises, on place une coquille de marbre pour recueillir les petits.
Cependant l'Eglise range au nombre de ses serfs les enfants délaissés qu'elle prend à sa charge.
Au MOYEN AGE, la subsistance des enfants exposés devient une charge inhérente aux fiefs, le devoir de faire élever l'enfant trouvé sur son domaine incombe au seigneur. En 1362, Jean de Meulan, évêque de Paris, fonde une confrérie pour secourir les enfants, c'est l'hôpital du Saint-esprit, situé place de Grève. Mais en 1445, Charles VII ordonne par lettres patentes de n'y recevoir que les enfants abandonnés nés en légitime mariage! Encore sous le règne de François 1 er, seuls les enfants légitimes ont droit à l'assistance, les « bâtards n'ont d'autre refuge à Paris qu'une maison appelée la Couche, située en l'île de la Cité [...] Un trafic infâme obligea de fermer l'établissement. On découvrit que les servantes de la maison, vendaient les enfants 20 sous la pièce, pour des opérations de magie, ou pour d'autres usages aussi coupables. » (1)
Plus TARD, de nombreuses fondations émanant de l'Eglise ou du Pouvoir accueillent les enfants abandonnés.
Cependant la situation reste déplorable jusqu'au XVIIe siècle, au moment où l'action de Saint Vincent de Paul alerte les consciences. En 1610, il institue pour les pauvres et les infirmes une confrérie de charité érigée en modèle, puis en 1634, il fonde la confrérie des Soeurs de Charité: « l'exposition des enfants sur les marches des monuments publics et jusque sur le pavé des rues est une des plaies les plus hideuses de cette époque. On le voit courir dans les rues de Paris allant à la découverte des pauvres délaissés et les confiant aux soins des Soeurs. » En 1648, il crée l'établissement des Enfants Trouvés, « institution qui suffirait à elle seule à couvrir son nom d'une impérissable gloire. » (2)
A LA VEILLE de la Révolution, la condition des enfants trouvés est toujours désastreuse. Le trafic des meneurs et les nourrices mercenaires condamnent la plupart des enfants; même les soeurs chargées de la gestion des petits, tentent de les ramener dans leurs établissements pour « augmenter leur autorité et agrandir leur administration »; ainsi des enfants sont retirés « du séjour des champs qui pouvait contribuer à leur assurer une constitution robuste. Mais certains préjugés, font croire qu'ils seraient mieux instruits des principes de la religion en étant entassés dans les hôpitaux. » (3) La Révolution de 1789, change la législation et la réglementation relatives aux enfants abandonnés. Avec l'abolition des droits féodaux, les seigneurs ne sont plus tenus de subvenir aux besoins des enfants trouvés sur leur domaine; la dépense en revient à l'Etat et aux hospices.
LA LOI du 28 juin 1793, est un premier code pour la gestion des enfants abandonnés. Ils sont entièrement à la charge de la Nation en matière d'éducation physique et morale. Ils sont tous désignés comme orphelins, et le secret le plus inviolable est observé‚ quant à leur origine. Le 4 juillet de la même année, ils reçoivent l'appellation d' « enfants de la patrie. » (4) En l'an V, une loi crée les Bureaux de Bienfaisance communaux, puis un arrêt‚ du Directoire définit la manière d'élever et d'instruire les enfants assistés. Un arrêt‚ consulaire du 25 floréal an VIII réglemente les paiements des nourrices (5). Le décret du 25 vendémiaire an X met à la charge des départements les dépenses assumées jusqu'alors par le Trésor national, et la loi du 15 pluviôse an XIII confie aux commissions hospitalières la tutelle des enfants, exercée auparavant par les administrations municipales. Mais c'est le décret du 19 janvier 1811 qui apporte les modifications les plus importantes et constitue, durant tout le XIXe siècle, le code de référence. Dans son article premier, le décret définit les catégories d'enfants :
. Les enfants trouvés, nés de père et de mère inconnus, trouvés dans un lieu quelconque ou portés à l'hospice.
. Les enfants abandonnés, nés de père ou de mère connus mais ne pouvant assurer la subsistance de l'enfant.
. Les enfants orphelins, n'ayant plus ni mère ni père.
POUR recevoir les enfants dits trouvés, un hospice est désigné dans chaque arrondissement. On doit y aménager un tour et constater les dépôts dans un registre. De plus les hospices sont chargés de la fourniture de layette et des dépenses relatives aux enfants restés dans l'hospice. Les frais de nourrices et de pension sont à la charge de l'Etat et des communes. Les enfants les plus jeunes sont mis dès que possible en nourrice jusqu'à 6 ans. A cet âge, ils sont mis en pension chez des cultivateurs ou des artisans jusqu'à 12 ans, avec un montant de pension décroissant. A partir de 12 ans, les garçons sont à la disposition du ministre de la Marine ou mis en apprentissage jusqu'à 25 ans au plus, sans dépenses.
Des ateliers seront mis en place dans les hospices pour occuper les enfants non « pensionnables. » (6)
LA LOI du 23 décembre 1874, dite loi Roussel, mise en place après l'enquête du ministre de l'Intérieur commencée en 1860 sur « l'industrie nourricière », réglemente la protection des enfants de moins de deux ans élevés par des nourrices mercenaires. Pour réduire la mortalité élevée des nourrissons, l'Etat s'engage alors dans un vaste programme de protection sociale avec notamment des contrôles médicaux obligatoires et s'attèle à l'organisation de garderies d'enfants. La société vit alors de grands débats sur le statut de la famille, de la femme et de l'enfant dans la société industrielle. « L'administration moderne prolonge ainsi la charité d'antan par la protection sociale ... » (7)
LA LOI du 27 juin 1904, relative au service des enfants assistés est la base de la législation actuelle. Elle abroge toutes les lois précédentes (8). Elle instaure un secours aux familles afin de réduire les abandons; elle facilite l'admission au secret des enfants pour réduire l'infanticide; elle augmente les pensions versées aux nourrices.
Désormais, les enfants seront déclarés « pupilles de l'Etat ».
A ROUEN, vers 1534 est fondé le « Bureau des pauvres valides », première structure d'assistance organisée dans la Maison de la Maresquerie (9), du nom d'un marais desséché situé entre la rivière du Robec et de l'Aubette, connu aussi sous le nom de faubourg Martainville. Ce bureau a pour mission de secourir les pauvres valides sur présentation d'un certificat d'indigence délivré par les curés des paroisses, et de préférence les enfants mâles, placés plus tard comme apprentis chez des artisans de la ville.
VERS 1653, le Bureau place les bébés abandonnés chez des nourrices rétribuées par ses soins, lesquelles sont situées à plus de deux lieues (8 Kms) en dehors de Rouen, pour éviter les fraudes des familles gardant l'enfant et partageant le salaire avec la nourrice. Mais le transport des enfants est tragique: les petits sont placés dans des paniers mis sur le dos d'un cheval; tous les vendredis le transporteur, notamment la famille Levasseur meneurs de père en fils, emporte la charge des bébés dont bien peu arrivent vivants chez les nourrices.
EN 1681, L’EDIT de Louis XIV assure à la Maison de la Maresquerie des revenus lui permettant de se développer pour devenir l'Hospice Général. En 1763, grâce aux dons de l'abbé de Germont, l'administration édifie la Maison de l'Esprit située dans le faubourg St Hilaire. Cette fondation de 30 crèches est dirigée par des religieuses sous l'autorité du Collège des Médecins de Rouen, de la Faculté de Médecine de Caen et de la Communauté aux apothicaires de Rouen. Cette crèche ne permet pas de diminuer la mortalité; le système des nourrices est donc repris et l'établissement fermé, sans doute vers 1768 (10).
UNE PLAQUE, située sous le porche de l'entrée de l'ancien Hospice Général, rue de Germont, devenu le 15 juin 1961 l'Hôpital Charles Nicolle, indique: « En l'an 1602 Claude Groulard, premier président du parlement de Normandie achète les terrains nécessaires aux activités du Bureau des Pauvres Valides créé en 1534. En mai 1681, le Bureau fut érigé en Hospice Général par édit pris à Versailles par Louis XIV et enregistré à la cour du parlement de Normandie le 23 Juin 1681. L'édit porte établissement de Hospice Général pour le Renfermement des Pauvres Mendiants de la ville et fauxbourgs de Rouen. »
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VOICI une description du tour de l'Hospice Général de Rouen: « Dans la pierre, une ouverture rectangulaire longue de 0.45 m et large de 0.42 m, un trou dans lequel on aperçoit un cylindre en zinc qui tourne sur un axe; un demi-tour suffit pour apercevoir l'intérieur dans lequel on déposait l'enfant. On tirait une sonnette qui persiste encore de nos jours. Cette sonnette avertissait le portier concierge, appel‚ le sergent, qui recueillait l'enfant. La personne qui avait remis le précieux dépôt, la mère ou la sage-femme le plus souvent, s'éloignait, laissant à l'hospice, pour toujours, le soin d'élever et d'éduquer l'enfant. Peut être, en quittant le lieu d'abandon, la mère se retournait-elle plusieurs fois pour apercevoir encore celui qu’elle abandonnait à jamais. La nuit était faite, l'oubli et le remords sans doute venaient ensuite.
Un crime était, en tout cas, évité et peut être un être humain sauvé. » (12)
LE DECRET du 19 janvier 1811 officialise l'institution des tours. Il prévoit qu'un hospice par arrondissement doit accueillir les enfants abandonnés et un tour doit être construit pour les recevoir. Certains tours sont surveillés et les déposants interrogés, mais cette pratique n'a, paraît-il, pas lieu à Rouen. Le tour de l'Hospice de Rouen existe depuis 1758, mais son ouverture est officialisée le 1er janvier 1813. Suite au décret, trois tours sont ouverts en Seine Inférieure à Rouen, à Dieppe (fermé en 1845) et au Havre (fermé en 1847) (13). L'institution du tour suscite de nombreuses polémiques; pour les uns, il est l'acceptation de la débauche, permettant aux « filles coupables » de se débarrasser dans l'anonymat de « la conséquence de leur immoralité ». Pour les autres, c'est un objet essentiel afin de protéger l'enfant de l'exposition sur la voie publique, sinon de l'infanticide.
A PARTIR de 1860, à Rouen un bureau d'admission accueille les enfants abandonnés. Ce bureau permet de questionner les déposants et surtout de proposer des secours temporaires aux familles en difficulté. En 1862 le Bureau est officiellement ouvert et l'utilisation du tour diminue, le dernier dépôt étant daté du 26 août 1862. Parmi les cinq derniers de France, le tour de l’hospice général de Rouen est fermé officiellement le 1er août 1873. Deux ans plus tard, il n'y a plus en France, un seul tour (l4). L'accès au tour est murée avant 1900 (15) et dans les années 1960 le système est démonté et stocké dans les locaux de l'économat (16). En 1987, à l'initiative de Yannick Marec, professeur d'université et Marc Boulanger, directeur général adjoint honoraire du Centre Hospitalier Régional, une plaque est apposée et le système du tour est restauré, visible derrière une vitre, pour la mémoire de notre histoire sociale (17).
EN L'AN 2000, dans le quotidien Libération, on a pu lire: « le dispositif ressemble à une sorte de grosse boîte aux lettres. Sauf que derrière le clapet, c'est un petit lit douillet qui recueille les colis déposés et les maintient à 37 degrés en attendant qu'on vienne les chercher. Hambourg vient d'installer la première boîte à bébé d'Allemagne [...] Grâce aux progrès de la technique et à la prévoyance humaine les mères pourront ainsi se débarrasser des naissances indésirables de façon pratique et anonyme [...] Une solution de rechange moderne semble trouvée pour succéder aux porches d'église de jadis[...] » En effet une association privée gérant plusieurs jardins d'enfants à Hambourg a « développé cette première idée... » pour remédier à l'abandon des enfants, ce, à la veille du XXle siècle... (18)
DANS ses Mémoires, Charles Noiret écrit: « Les mères qui peuvent élever leurs enfants, sans gêne et sans déshonneur n'abandonnent pas leurs petits. » (19) Après son dépôt, l'enfant abandonné est amené par le portier concierge auprès des soeurs de charité qui ont en charge la crèche de l'Hospice. Les premiers soins consistent à le changer et à le nourrir. La toilette permet de vérifier « l'état de vie » de l'enfant et, parfois, de trouver dans les langes, le billet.
LE BILLET.
En effet presque tous les enfants sont porteurs d'un mot donnant des renseignements sur leur origine, avec, souvent, les noms et prénoms de baptême. Parfois sont données les raisons de l'abandon (la plupart du temps la misère) ; sont précisés également l'état de santé de l'enfant, ainsi que celui de sa mère: « sa mère est saine ». Enfin, on y mentionne la prière de prendre soin du petit dans l'espoir de jours meilleurs permettant de reprendre l'enfant. Voici la description du billet de Marc Nollis (20) : « ... il était porteur d'un billet coupé dans le sens de la hauteur sur l'écriture: Sénateur / heur dut matin / il 1826 / ile a hui heur date / jour ... » Le billet de Marc est des plus laconique, sans information sur ses origines, ni sur les raisons de son abandon. Etant donné le style et le contenu, il a peut-être été rédigé par une sage femme, ces dernières acceptant contre rétribution de porter les enfants indésirables au tour de l'Hospice. Marc ne porte d'ailleurs aucune remarque, comme si personne jamais ne souhaitait le reconnaître. On peut supposer que sa mère est morte lors de l'accouchement.
LA REMARQUE.
Si l'on se réfère aux registres, une « remarque » accompagne souvent l'enfant. II s'agit, en plus du billet, d'un signe de reconnaissance permettant aux parents d'identifier l'enfant lorsqu'il leur sera possible de l'élever. Le billet est souvent rédigé par une tierce personne, curé ou sage femme. Les parents illettrés se donnent par le biais de la remarque, un moyen personnel de reconnaître leur enfant: un bout de ruban, un morceau de tissu, des perles sur un cordon, une médaille... Ce lien dérisoire, qui relie l'enfant abandonné à sa famille, est le vrai symbole de la misère; car si la médaille évoque une certaine aisance à l'instar de nos actuelles médailles de baptême, il n'en est rien. il y a dans les cartons d'archives des dizaines de médailles sans valeur et toutes identiques (21) .
LE TROUSSEAU.
Voici la composition du trousseau de Marc Nollis (22) : « ... Un bandeau, un bonnet de toile de coton, une cornette de toile de coton garnie de mousseline, une pointe de fichu de mousseline rayé rouge autour, une chemise à brassière, une brassière d'étoffe blanche, un morceau de toile blanche sur la tête, une couchette, un lange de toile blanche, un lange d'étoffe grise. . . » . Les trousseaux sont réparés, si besoin, par les
« demoiselles de l'assistance » (c'est à dire de jeunes pensionnaires restées à l 'hospice pour effectuer différents travaux), puis les linges sont répartis entre les enfants abandonnés.
LES REGISTRES.
L'arrivée d'un enfant au sein de l'Hospice Général nécessite un certain nombre d'enregistrements dans les livres de gestion. Le lendemain de son dépôt, Marc Nollis est inscrit dans les registres des Enfants Trouvés (23) . Sur ce registre est inscrit l'heure exacte du dépôt de l'enfant, la description de ses effets et de tous les éléments propres à sa reconnaissance. Sur chaque page, est fait le décompte des enfants reçus; il est ainsi donné à Marc le collier n° 208, mais c'est le 217e enfant reçu depuis le mois de janvier. Au total de cette année 1826, ils seront 663 enfants abandonnés, soit une moyenne de deux par jour (24). Quelque temps après la réception de l'enfant, son admission est confirmée: pour Marc, ce sera le 10 mai 1826 (25).
LE BAPTEME.
L'Hospice Général de Rouen ne possédera ses fonts baptismaux qu'à partir de 1763. Jusque là tous les baptêmes des enfants abandonnés auront lieu à l'Hôtel-dieu et c'est dans le souci d'éviter les transferts inutiles et dangereux, qu'on décide en 1762, de baptiser sur place les enfants de l'Hospice Général (26). Marc, déposé dans la soirée du 24 avril, est baptisé le lendemain, jour de la Saint Marc (27)
CHOIX D'UN NOM ET D'UN PRENOM.
Sous l'Ancien Régime, avec la généralisation du nom de famille dès la fin du XV siècle, il n'est plus possible pour les curés de baptiser d'un seul prénom les enfants abandonnés. Certains utilisent alors la multiplicité des prénoms admise dès le XVIIe siècle ou choisissent un surnom qui devient le patronyme de l'enfant trouvé. Ce surnom peut aussi être en rapport avec le lieu de l'exposition ou avec des particularités du petit.
Au XIXe siècle, en ce qui concerne l'état civil, l'officier municipal hérite des fonctions dévolues au curé sous l'Ancien Régime. De même il doit inscrire dans son registre le procès verbal détaillé de la découverte d'un enfant trouvé, selon l'article 58 du Code Civil. Le 30 juin 1812, une circulaire ministérielle intervient contre l'usage, dans certains endroits, de donner aux enfants trouvés le même patronyme. En effet, le souci du ministre de l'Intérieur est d'éviter les fraudes à la conscription. De plus cette circulaire guide les officiers pour ne pas utiliser les noms portés dans la région afin d'éviter les risques de confusion. On cherche des noms dans l'histoire ancienne ou dans les caractéristiques de l'enfant, lieu ou conformation; surtout la circulaire stipule qu' « il convient néanmoins d'observer qu'il faut rejeter avec soin toute dénomination qui serait indécente ou ridicule ou propre à rappeler, en toute occasion, que celui à qui on la donné est un enfant trouvé. » (28)
COMPTE TENU de l'évolution au XIXe siècle de la pratique de l'abandon et du décret de 1811, c'est l'administration des Hospices qui attribue un nom à l'enfant trouvé. A l 'Hospice Général de Rouen, avant la Révolution, les enfants recevaient pour identité deux prénoms, les administrateurs ne tenant jamais compte des prénoms inscrits sur le billet des parents. En l'an II, certains reçoivent des prénoms révolutionnaires ridicules; l'année suivante quelques noms de personnalités politiques sont donnés aux enfants, avant la reprise du calendrier républicain. Sous l'Empire, quelques « Joséphine » et « Napoléon » apparaissent, puis les enfants reçoivent un patronyme et un prénom (29). A partir de 1825, une codification est mise en place pour donner un patronyme aux enfants trouvés; elle est constituée de combinaisons logiques de groupes de lettres, par exemple. ABA, ABEU, ABI, OLMICE, OLMEROT, OLMOIS, etc. (30). De plus l'initiale du nom devait correspondre à une année. Marc est ainsi nommé NOLLIS ; et selon la codification on trouve d'autres NOLLIS, ainsi que des DILLIS, DULLIS, NILLIS, NULLIS, ULLIS (31). En ce qui concerne l'initiale du nom, en 1826, le principe n'est pas ou plus compliqué. Cette méthode de constitution des patronymes s'exercera jusqu'en 1862.
LA CRECHE.
L'hygiène et l'alimentation artificielle sont deux énormes problèmes. Le nombre croissant d'enfants abandonnés fait que la crèche se révèle trop petite pour les accueillir, ils s'entassent tous dans une même salle quelque soit leur état. En 1835, « la salle des enfants nouvellement nés, admis à l'hospice et qui attendent leur départ en nourrice, est beaucoup trop petite. Le jour de la visite, il y en avait une vingtaine dont la moitié était à l'agonie. Il serait de la plus grande urgence d'avoir une deuxième salle pour séparer les biens portants des mourants. » (32) Les principes d'hygiène du temps veulent que les nourrissons soient emmaillotés dans des langes et des bandelettes très serrés, maintenant ainsi le corps et les membres inférieurs en rectitude. La tête n'est jamais lavée, la crasse forme ainsi est une couche protectrice de la fontanelle, les poux, eux, servant « à évacuer les mauvaises humeurs de l'enfant. » (33)
QUANT à la nourriture, le lait maternel reste une denrée rare. Les nourrices de Rouen sont déjà occupées avec les enfants des bourgeois de la ville et l'hospice n'a pas les moyens de garder sur place le nombre de nourrices nécessaire; de plus les problèmes d'hygiène ne font pas affluer les candidates. Aussi les tentatives d'alimentation artificielle (en substitution du lait maternel) engendrent de nombreuses expériences. Déjà en 1763, le parlement de Normandie autorise l'allaitement artificiel avec le lait des animaux (chèvre, vache et ânesse), mais la méthode, jugée infructueuse, est abandonnée. En juillet de la même année, les notables de la ville se réunissent pour affaires concernant l'Hôpital Général; à la demande des administrateurs de l'établissement, on expose « qu'il est de la plus grande utilité d'avoir de l'eau de fontaine [destinée] à l'essai d'élevage au lait des animaux. » (34)
LE LAIT de vache (coupé de deux tiers d'eau de fontaine bouillie) et le bouillon gras sont préconisés; pour le reste, des biberons d'étain, dont on enveloppe de bandelettes le bec, ou des tétins de vache adaptés au biberon de faïence, des cuillères percées ou non, sont autant de moyens utilisés, mais qui ne réduisent pas la mortalité. Les problèmes de constitution et de conservation des breuvages, les moyens d'absorption font que les petits sont nourris tant bien que mal: « On allaite les enfants des pauvres tantôt au sein tantôt au biberon; mais ceux des ouvriers pauvres sont plus souvent au biberon que les autres; surtout quand on confie le soin de les élever à des femmes qui font le métier de nourrices. [...] l'allaitement artificiel est le seul connu pour ceux qui sont abandonnés. » (35)
LE PERSONNEL DE L'HOSPICE GENERAL.
En 1827, Théodore Legras donne une description du personnel de l'Hospice Général: le service de santé est confié à M. Blanche, chirurgien principal, Couronne chirurgien adjoint, plus trois chirurgiens internes et plusieurs élèves; la pharmacie est confiée à l'une des soeurs de charité; l'agent de surveillance est un certain Vautier, assisté de Burel et Vallet « employés audit hospice. » (36)
LA MORTALITE.
L'administration l'hospitalière tente de comprendre et de réduire la mortalité infantile; nombre d'enfants arrivent à l'Hospice Général dans un état déplorable, la froidure l'hiver, la chaleur l'été, la durée du voyage sans soins ni nourriture, les conditions même de l'accouchement et la santé de la mère, font que les petits souffrent de problèmes respiratoires, d'hémorragies internes et ombilicales, voire de syphilis.
« Un grand nombre de ces infortunés arrivent à l'hospice portant déjà la mort dans leur sein; la plupart des autres y arrivent avec une constitution faible, maladive et même viciée. En jetant les regards sur ces pauvres créatures, on est frappé de leur langueur, de leur pâleur, de l'altération de leurs traits. Comment en être surpris ? .Trop souvent elles sont infectées par les germes des maladies qui sont la suite de la débauche; la plupart du temps, elles se ressentent de l'indigence de leur mère, des chagrins et des inquiétudes que celles-ci ont éprouvé pendant leur grossesse, des efforts que les femmes enceintes ont fait pour dissimuler leur situation. Au moment où ils ont vu le jour, ces malheureux enfants n'ont pas reçu tous les soins qui leur sont alors nécessaires ; souvent il a fallu les transporter à une certaine distance pour les déposer à l'hospice. Les principales causes qui rendent si nombreux les décès des enfants dans nos hospices sont donc antérieures à la présentation des enfants, étrangères à la constitution des hospices eux-mêmes. » 32
LES CHIFFRES de cette hécatombe ne sont pas connus des parents miséreux qui pensent sauver leur enfant en les confiant aux soeurs de charité. Pour l'année 1826, le dernier n° de collier attribué est le 663. Mais plus de la moitié, 353 enfants, décèdent dans l'année, soit 53% ; d'autres, au nombre de 124, n'atteignent pas l'âge de 5 ans soit 18% ; 26 sont réclamés et rendus à leur mère, soit 4%. Pour 160 de ces enfants (soit 25 %), le destin reste inconnu, mais combien ont atteint effectivement l'âge adulte? (38)
LE COLLIER.
Avant de placer l'enfant chez une nourrice contre rémunération, il faut à l'administration hospitalière s'assurer d'un moyen efficace et fiable d'identifier le dit enfant. Marc porte le « n° 2 de la plaque mise à la porte » sans doute un numéro provisoire fixé dès son admission; il lui est attribué ensuite le collier n° 208 (39). En 1711, on avait envisagé‚ de tatouer les enfants ou encore de leur percer les oreilles, heureusement les connaissances médicales firent craindre des complications; on prit donc exemple sur l'Hospice de Lyon qui utilisait le collier, gardé par l'enfant jusqu'à 7 ans, âge où il doit commencer « à gagner son pain. » (40)
LES MENEURS.
Maintenant âgé de 6 jours, il est temps pour Marc de partir chez une nourrice. Le 29 avril le meneur vient chercher les enfants; deux sont envoyés sur Bourgtheroulde et deux autres sur Routot (41). L'envoi vers leur famille nourricière est une nouvelle épreuve pour les petits et une source de souci pour l'administration. En effet jusqu'en 1823, pour exercer la profession de meneur, il suffisait de posséder une voiture à chevaux et d'être recommandé par les autorités locales. Contre rétribution, ces meneurs conduisent les enfants auprès des nourrices qu'ils ont eux même recrutées. En 1823, Constance Le Vasseur, domiciliée près de Neufchatel en Bray, est une de ces meneuses, dont le frère, le père et le grand-père avaient exercé cette profession. (42) Mais les responsabilités ne sont pas assumées par tous avec conscience, et on relève de nombreux exemples d'abus. les nourrices ne sont pas toujours aptes à recevoir les enfants du bureau, des enfants sont substitués lors du voyage, des meneurs emploient des « sous meneurs » pour effectuer des voyages... Aussi lors de la séance du 6 août 1823, la commission administrative des hospices adopte un nouveau règlement pour le placement des enfants en nourrice à la campagne: en premier lieu, des secteurs géographiques sont déterminés où seront recrutées les nourrices. Un conducteur est chargé de mener les enfants dans les divers arrondissements. Jusqu'en 1851, il conduit les enfants au chef lieu de circonscription, les nourrices devant venir chercher l'enfant et repartir par leurs propres moyens jusqu'à leur domicile, avec l'enfant et son trousseau.
UNE VOITURE spéciale est mise à la disposition de ce service: l'administration a, en effet, commandé à un carrossier de Paris, une voiture comportant des hamacs et des lits mobiles afin de pouvoir établir, en cas de besoin, des sièges pour les enfants de plus de 3 ans; des lumières sont fixées par devant et par derrière pour éclairer l'intérieur de la voiture, et un petit guichet permet de parler au conducteur. Ce dernier doit toujours fournir les chevaux et leurs harnais ; deux surveillantes sont chargées de soigner les enfants pendant le voyage; elles sont choisies par le meneur parmi les nourrices qui doivent accueillir un enfant. Un préposé est nommé pour chaque arrondissement; il choisit les nourrices sur présentation d'un certificat délivré par le maire ou le curé attestant de la bonne moralité et de la salubrité du logement, ainsi que d'une attestation du médecin ou chirurgien confirmant l'aptitude à recevoir un ou plusieurs enfants. Ce dernier doit déceler l'absence de maladie grave comme la syphilis, et doit aussi déterminer si la nourrice peut recevoir un enfant sevré ou non, si son lait est abondant et de bonne qualité, si elle n'est pas enceinte, etc.
« En 1818, une femme Sacquepée avait découvert un excellent moyen d'escroquer de pauvres familles en jouant sur la lourdeur et l'inhumanité de certaines pratiques administratives. [...] Elle affirmait pouvoir obtenir autant de colliers qu'elle le souhaitait. En réalité elle les enlevait, au risque de les blesser, aux enfants qui lui étaient confiés et s'en procurait d'autres auprès des nourrices complices. Il ne restait plus qu'à les vendre à des mères quasi indigentes en les assurant qu'elles toucheraient une pension sans avoir à exposer leur progéniture. Les enfants qui avaient été délestés de leurs colliers étaient exposés à nouveau. 8 ans de prison couronneront ses efforts. » (43)
LES NOURRICES.
Marc est envoyé en nourrice à Rougemontiers, situé à 3 km de Routot dans le département de l'Eure ; il est confié à Claire Jardin, femme de Pierre Hérisson « Marc Nollis, 6 jours, chès Claire Jardin f. de Pierre Herisson de Rougemontiers, Canton de Routot. Pontaudemer le 29 avri1 1826. » (44)
DEVOIRS DES PARENTS NOURRICIERS.
« Les parents nourriciers doivent tenir l'enfant qui leur est confié en état constant de propreté, avoir un lit pour le coucher seul et, s'il n'est pas sevré, la nourrice doit le nourrir au sein jusqu'à l'âge de 12 mois, à moins d'une dispense de l'administration. L'enfant doit être vacciné dans les 3 mois du placement, être traité avec douceur. La nourrice devra veiller constamment sur lui tant en santé qu'en maladie, entretenir en bon état ses layettes et vêtures et ne pas les détourner de leur destination, ne remettre l'enfant à aucune autre personne, présenter l'enfant, ses vêtements et son livret aux délégués de l'autorité et notamment au maire, afin d'obtenir à la fin de chaque trimestre le certificat de vie nécessaire au paiement du salaire. L'enfant ne devra ni mendier ni marauder. On devra lui donner de bonne heure le goût du travail, en ne l'employant toutefois qu'à des travaux en rapport avec son âge et ses forces. Si l'enfant décède, il sera déclaré immédiatement au maire et le collier, les vêtements et le livret seront renvoyés à l'hospice. En cas de non respect de ces règles, le salaire nourricier sera suspendu et l'enfant retiré. » (45)
SALAIRE DES NOURRICES.
La nouvelle répartition en 1823 des villages nourriciers s'accompagne d'une baisse des salaires, lesquels sont ainsi fixés :
. 8 F par mois pour un enfant de I jour à I an.
. 6 F par mois durant la deuxième année.
. 5 F par mois de 2 ans à 7 ans.
. 4 F par mois de 7 à 12 ans.
CETTE diminution est en partie compensée par l'attribution d'une somme de 20 F si l'enfant atteint 15 mois et de 50 F s'il atteint 12 ans, « à titre d'indemnité pour l'habillement dudit enfant et parce qu'elle (la nourrice) sera tenue de contracter l'engagement de lui faire faire sa première communion et de le garder pendant 3 ans. » (46) En 1827, des maires et des curés écrivent à l'administration pour demander l'augmentation des salaires de nourrices, ceux-ci étant jugés insuffisants pour apporter les soins nécessaires; l'année suivante les tarifs sont à nouveau révisés :
. 8 F par mois pour les enfants de 1 jour à 1 an avec une récompense de 12 F si l'enfant atteint l'âge de 6 mois et 10 F si il atteint 1 an.6 F par mois la deuxième année et une récompense de 6 francs si l'enfant atteint 18 mois.
. 5 F par mois pour les enfants de 3, 4 et 5 ans.
. 4 F par mois de 8 à 12 ans.
UNE INDEMNITE de 2 F est accordée aux nourrices qui se déplacent pour faire vacciner les enfants. En 1844, une indemnité de 50 F est fournie en argent et en vêtements si la nourrice garde l'enfant après 12 ans ou aux personnes chez qui l'enfant est placé. Le paiement des salaires nourriciers est effectué par les meneurs à la fin de chaque trimestre, ce, jusqu'en 1823, puis par les préposés jusqu'en 1837, et enfin par les percepteurs des contributions directes. Les paiements se font en présence du maire et sur un certificat de vie de l'enfant.
LA VETURE.
Délivrée pour chaque enfant. En 1823, elle est ainsi constituée:
. de 1 jour à 6 mois, le nourrisson reçoit une layette qui comporte 4 chemises en toile, 2 brassières en laine, 6 couches en toile, 2 langes en laine, 2 langes en cretonne, 2 bonnets d'indienne, 2 demi fichus, 2 paillasses, 2 taies d'oreiller en cretonne et un couvre berceau en indienne. à 6 mois il reçoit une vêture.
. de 6 mois à 18 mois il reçoit un demi maillot et une vêture.
. à 2 ans, 3 ans, 5 ans et 7 ans, il reçoit une vêture comportant 3 chemises de toile, 1 robe en laine, 1 robe en cretonne, 1 jupe en cretonne avec des doublures, 2 demi fichus d'indienne, 2 bonnets doubles en indienne, 1 tablier de cotonnade (pour les garçons: 1 gilet en laine doublé, 1 pantalon en laine, 1 pantalon en cotonnade,l veste en laine,l veste en cotonnade bleue avec des doublures, 1 blouse de cotonnade bleue, 2 cravates, 2 bonnets, 1 casquette, 2 paires de bas de laine, 2 paires de bas de coton, 2 mouchoirs).
A partir de 1834, l'enfant reçoit une autre vêture à 9 ans et demi, uniquement s'il va … l'école et au vu d'un certificat de l'instituteur. Il reçoit aussi une indemnité pour les frais de papier, livres et crayons. L'administration est donc très parcimonieuse dans ces distributions, au fur à mesure que l'enfant grandit. Layettes et vêtures sont faites à l'Hospice Général par les jeunes filles de l'établissement. D'après les rapports des tournées de l'inspecteur, les enfants semblent bien habillés, tout au moins jusqu'à l'âge de 7 ans; mais on signale aussi des vêtures détournées au profit des propres enfants des nourrices.
Le devenir des enfants abandonnés
Sous L'ANCIEN REGIME, les garçons étaient placés le plus souvent à la campagne ou envoyés comme marins sur les navires du roi; quelques filles, quant à elles, furent envoyées à la Nouvelle Orléans pour coloniser le pays... Mais au XIXe siècle, Pierre Larousse indique: « A six ou sept ans, ce qui reste de ces enfants est retiré par l'administration des hospices et mis en louage chez des cultivateurs. Le cultivateur [...] ne peut donner à l'enfant aucune éducation, pas même une éducation agricole; il l'emploie à garder quelques animaux le long des chemins [...]. Il lui enseigne ainsi la maraude ou le laisse s'en instruire tout seul. Au reste, comme cet homme est lui-même malheureux, qu'il est borné, qu'il méprise son pensionnaire, il est, en général, fort brutal envers lui. Beaucoup d'enfants, placés dans ces conditions, s'esquivent et commencent une vie de vagabondage qui les conduit directement au bagne ou même à l'échafaud. Ces enfants forment les huit dixièmes des mineurs qui comparaissent devant les tribunaux. C'est de cette classe que sortent le plus souvent ces criminels audacieux et incorrigibles qui étonnent le monde par leur perversité. Dans cette classe aussi, la prostitution trouve le plus grand nombre de recrues. On le voit, avec la situation qui lui est faite, l'enfant naturel est encore un danger véritable pour la société. » (47) Ce n'est rien que de dire que les écrits de l'époque sont édifiants.
MARC NOLLIS, d'après les professions exercées, une fois devenu adulte, semble avoir été placé à la campagne. Le comportement de son maître et les conséquences de son propre comportement restent à jamais ignorés. Seule certitude: il est mort dans son lit et non sur l'échafaud. Ses emplois chez des particuliers ruraux ne permettent pas de suivre son parcours comme celui des enfants utilisés dans l'industrie. (48)
CHARLES NOIRET, dans son ouvrage, conseille la formation de colonies agricoles ou industrielles d'enfants trouvés où « ils seraient tous occupés proportionnellement à leur force et à leurs capacités, et dirigés de manière que le produit du travail commun suffise à l'entretien de tous ». Il poursuit son raisonnement: les filles élèveront les enfants plus jeunes, assumeront les taches quotidiennes; les garçons, eux, feront le travail principal; puis, en complément, donneront quelques cours de morale et, en fonction des capacités et des compétences, une formation adaptée pour chacun; selon lui, cet ensemble aboutira au mariage entre ces enfants devenus adultes, formant dès lors: « une grande communauté, un monde modèle, qui ne serait pas corrompu comme celui dans lequel nous vivons. » (49)
EN 1833, une loi importante relative à l'instruction, publique pour les écoles primaires élémentaires communales est votée. Malgré‚ ces efforts menés en faveur du développement et de la généralisation de l’instruction primaire, le législateur a d'autres soucis que celui de favoriser « l'épanouissement » de l'enfant ; il s'agit avant tout de préparer, par la contrainte au besoin, l'intégration de l'enfant dans la société, et de le former pour les taches qui seront les siennes dans le système économique. Le Larousse donne, du reste, cette justification au travail des enfants: « Depuis la substitution de la vapeur aux moteurs hydrauliques et des machines aux bras, le travail industriel est devenu beaucoup moins pénible pour l'ouvrier, et plusieurs genres de travaux, qui exigeaient autrefois une force musculaire plus ou moins grande, peuvent être aujourd'hui exercés par des enfants et des femmes, au profit du manufacturier, qui leur donne un salaire beaucoup moins élevé qu’aux hommes...» (51)
SOUMIS à la conscription, sans bénéfice du tirage au sort, les garçons abandonnés sont mis à la disposition du Ministère de la Marine. Cette mesure est annulée dès la fin du régime impérial. Pourtant Marc Nollis n'effectue pas son service militaire :
« N° ordre - 9 , nom et prénom - Marc Nollis, n° collier - 208, renseignement sur noms et date naissance néant, noms des pères et mères - néant, age à l'entrée - nn (nouveau-né), date d'exposition ou d'entrée - 24 avril, motif d'admission - exposé, âge au 31 décembre 1846 - 6 jours 8 mois 20 années, dernier domicile connu et observations - chez le sieur Louis Bréauté / barré - remplacé par / Carlet demeurant à Aumont / barré - remplacé par / Bourg-Achard canton de Routot. » (52)
« Séance du 2 Juin 1847 … 9h du matin le conseil de révision composé de [...] s'est réuni, sous la présidence de Mr le préfet à effet de procéder à la révision des opérations de tirage pour les I er ,2 ème et 4 ème cantons et de se prononcer sur les réclamations des jeunes gens qui doivent concourir à la formation du contingent assigné à ces cantons. Le président annonce que la séance est ouverte et aussitôt l'on fait entrer les jeunes gens [...], le conseil après les formalités d'usage, prend à l'égard de ces derniers les décisions suivantes: [...] 1er canton ... 90 présentés, 27 propres au service. [...] 2ème canton... 60 présentés, 21 propres au service. [...] 4 ème canton... 135 présentés, 22 propres au service. » (53)
LE DECOMPTE des motifs d'exemption lors de cette délibération sur le 4e canton (celui de Marc), donne, pour 135 candidats, les résultats suivants: 22 (16 %) sont propres au service, soit 35 sont exemptés pour des raisons diverses (soit 26 %), et 78 sont exemptés pour raisons de santé (soit 58 %). Les pourcentages sont révélateurs de l'état physique de la population masculine; le détail informe aussi des causes supposées de cet état: Propres au service - 22, absents 8, déjà enrôlés - 10, exemptés fils unique de veuve - 10, novice à l'institut des frères - 1, dispensé (un membre de la famille déjà au service) - 6, taille insuffisante - 13, faiblesse de constitution - 26, faiblesse de jambes - 6, constitution non développée - 3, constitution lymphatique - 2, faiblesse de la poitrine - 2, autres maladies (difformité, hernie, amputation, myopie, variole, problème dentaire) - 26.
MARC NOLLIS apparaît une dernière fois dans les
registres de l'administration hospitalière, pour obtenir l'autorisation de se
marier. Lors de la séance du conseil d'administration du 19 juillet 1848 : « .
. . sur la demande des nommés ... Marc Nollis, C 208-1826, garçon d'écurie à la
Bouille ... vu les pièces produites par ces élèves ... la commission autorise
Monsieur l'Administrateur tuteur à donner son consentement au mariage de Marc
Nollis et Eulalie Duvivier de Oissel... » (54).Commence alors pour Marc sa vie
d'homme. Quelles ont été les conséquences de son enfance sur son comportement ?
A-t -il était un homme bon ou brutal ? Jamais je ne le saurais.
0062. NOLLIS MARC. Né le 24 avril 1826 à Rouen de père et de mère inconnus. 11 exerce alternativement les activités de charretier et de journalier. Décédé le 23 décembre 1874 à Oissel, en son domicile, Marc est âgé de 48 ans, il est inhumé le 24 « muni des saints sacrements. »
0063. DUVIVIER EUGÈNIE, EULALIE, ELÉONORE. Née le 26
décembre 1826 à Oissel, fille de Geneviève Duvivier (donc enfant naturelle !).
Elle exerce différentes professions liées à l'industrie textile. fileuse,
soigneuse, veilleuse, ouvrière de filature et journalière. Elle meurt le 27
avril 1884 à Oissel, âgée de 58 ans.
ILS SONT mariés civilement le 20 novembre 1848 à Oissel,
âgés tous les deux de 22 ans. La cérémonie religieuse est célébrée un an plus
tard, le 27 novembre 1849 à Oissel, après la publication d'un seul ban,
l'archevêque ayant fait dispense des deux autres, Eugénie est effectivement
enceinte de huit mois. De cette union sont nés tous à Oissel. (55)
A - Paul Isidore, né le 30 décembre 1849.
B - Maximilienne Clémentine, née le 17 décembre 1852.
C - Marie Eugénie, née le 26 mars 1857.
D - Jean Baptiste Valentin, né le 20 juin 1861.
E - Pierre Amboise, né le 29 juin 1863, décédé le 31 août
1864.
F - Clémence Hortense, née le 13 mars 1866, décédée le 24
août 1899.
EN GUISE de conclusion, cette recherche (toujours en
cours) peut paraître insatisfaisante sur l'aspect généalogique, Marc restant à
jamais un enfant né de père et de mère inconnus. Mais cela est -il l'unique
quête ? Evidemment non. Ces recherches me permettent de faire un bout de chemin
Marc Nollis, ainsi qu'avec tous ses frères et soeurs d'infortune, et de
transmettre ainsi le souvenir d'un enfant abandonné à Rouen au XIXe siècle.
Avec Marc Nollis, j'ai découvert un des aspects de ce que l'on appelle
aujourd'hui l'« histoire-sociale », un domaine particulièrement sombre où la
misère intellectuelle, matérielle et morale, est à son maximum. Mais ces
conditions sont une réalité pour Marc et tant d'autres, réalité d'il y a moins
de 200 ans. Aujourd'hui un certain nombre de pays européens adoptent le système
des « boîtes à bébés » pour recueillir les enfants abandonnés. . . Alors
Histoire ou actualité ?
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Autres sources bibliographiques:
MAREC(YANNICK): Enfants abandonnés, Sociétés et politiques sociales à Rouen au XIXè siècle. Etudes normandes, no2, 1988 (A l'origine de mon intérêt sur le sujet)
DESERT (GABRIEL) : Les enfants assistés en Normandie occidentale: 1815-1860. Etudes Normandes no1, 1993.
EUDE (THERESE): L'assistance à l'enfance malheureuse dans les hôpitaux au cours des XVII-XVIII-XIXe siècles. Revue Echanges no8, I er trim. 1975.
LERUE (J.A. DE) . Considérations sur la question des enfants trouvés enfants abandonnés et orphelins pauvres. Revue de Rouen, 1849 Tome XXXI, p. 88-107
LELONG (PS) . Rapport sur les enfants trouvés et
abandonnés, fait au Conseil Général du Département de la Seine 1nférieure. Réunion
de 1835 Imprimé à Rouen, 1835
Mouvement des abandons à Rouen
(Extrait du Tableau des Mouvements annuels
des expositions et des
abandons à Rouen d'après Jean-Pierre Bardet, note 24)
|
Années |
Nombre |
Années |
Nombre |
Années |
Nombre |
Années |
Nombre |
Années |
Nombre |
|
1800 |
731 |
1812 |
838 |
1824 |
711 |
1837 |
573 |
1850 |
531 |
|
1801 |
862 |
1813 |
667 |
1825 |
665 |
1838 |
524 |
1851 |
482 |
|
1802 |
919 |
1814 |
768 |
1826 |
667 |
1839 |
529 |
1852 |
488 |
|
1803 |
862 |
1815 |
736 |
1827 |
739 |
1840 |
581 |
1853 |
499 |
|
1804 |
671 |
1816 |
810 |
1828 |
820 |
1841 |
549 |
1854 |
528 |
|
1805 |
633 |
1817 |
849 |
1829 |
870 |
1842 |
526 |
1855 |
448 |
|
1806 |
748 |
1818 |
691 |
1830 |
810 |
1843 |
551 |
1856 |
532 |
|
1807 |
747 |
1819 |
723 |
1831 |
943 |
1844 |
551 |
1857 |
487 |
|
1808 |
720 |
1820 |
741 |
1832 |
736 |
1845 |
577 |
1858 |
444 |
|
1809 |
682 |
1821 |
754 |
1833 |
664 |
1846 |
590 |
1859 |
463 |
|
1810 |
672 |
1822 |
759 |
1834 |
576 |
1847 |
556 |
1860 |
317 |
|
1811 |
707 |
1823 |
747 |
1835 |
563 |
1848 |
475 |
1861 |
303 |
|
|
|
|
|
1836 |
541 |
1849 |
522 |
1862 |
193 |
FIN
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1 LEGRAS (THEODORE) : Notice historique sur les 2 Hôpitaux et l'asile des aliénés de Rouen. Ed. Bloquet, 1827 repris in La Normandie Médicale, N° 4, 1958. p.121. Et LAROUSSE (PIERRE) : Grand dictionnaire universel du XIX" siècle, Paris, 1866. 18 vol. Article sur les enfants.
2 LAROUSSE (PIERRE): opus cité, article sur saint Vincent de Paul.
3 NEPVEUR (M.L.) : De la condition physique et morale des enfants trouvés au XIXe siècle et du système qu'il convient d'adopter comme règle unique du service de ces enfants. Brière, Rouen, 1849
4 ARMENGAUD(A.) : L’attitude de la société à l'égard de l'enfant du XIXe siècle. Annales de démographie historique, 1973 p., 307.
5 < En effet, les nourrices n'étant plus payées, elles renvoient à l'Hospice les petits qu'elles ont en garde.
L'établissement, dans l'impossibilité de subvenir aux besoins des enfants, connaît une situation dramatique. L'arrêt‚ en question permet d'affecter une partie des amendes et des confiscations judiciaires au paiement des mois de nourrice des enfants abandonnés. > in BOULANGER M. : Les Hôpitaux de Rouen, une longue et attachante histoire. Ed. Bertout, 1988.
6 Moniteur universel (ou Gazette nationale), 1811.
7 LEGENDRE (P.) : Histoire de l'administration de 1750 à nos jours. Presses universitaires de France, 1968.
8 GAMBIER (HELENE) : De la lutte contre les abandons au complément de ressources: Histoire d'une aide à l'enfance.
Revue Etudes Normandes, 1990, no3. p.22. Et CARPENTIER (ADRIEN) : Codes et Lois pour la France l’Algérie et les colonies. Paris 1907.
9 Il existe une photographie du quartier Martainville dans: NEE (L.) : Le tour de l'Hospice Général de Rouen, in La Normandie Médicale, 1958, n°4.
10 DENIS (LUCIEN) : Notes sur les enfants trouvés à Rouen. Revue des Sociétés savantes de Haute-Normandie 1966, n° 42. p.37.
11 Il existe une photographie du tour dans l’article de NEE (L. ), opus cité.
12 NEE(L.), opus cité, p. 5.
13 DENIS (LUCIEN) : opus cité, p.40.
14 ARMENGAUD (A. ) . opus cité, p. 308.
15 DUBOSC (GEORGES) : Descriptions pittoresques, Hospice Général, in Journal de Rouen, 19.08.1900.
16 LE CLECH(ANNE) : Les enfants du tour, in Revue Echanges, no13, octobre 1988.
17 BOULANGER (MARC) : Le tour des enfants, in Revue Echanges, no13, octobre 1988. Et Paris-Normandie (28.08.1995), avec YANNICK MAREC.
18 Libération du 16 mars 2000, sous la signature de Lorraine Millot. A noter que plusieurs pays européens ont adopté‚ ce " nouveau concept " (Suisse, Finlande, Luxembourg).
19 NOIRET (CHARLES) : Mémoires d'un ouvrier rouennais. Rouen, 1836. p. 80. (reproduit dans L :Affaire Noiret, dossier présent‚ par J.-P Cha1ine, Rouen, Sté d'Histoire de Normandie, 1986)
20 ADSM - 2 QP 5/25-1826. Registre des enfants trouvés.
21 ADSM - 2 QP 6/1-8- 1822-1857. Cartons des billets des enfants trouvés.
22 ADSM - 2 QP 5/25-1826. Registre des enfants trouvés.
23 AMR - Registre de l' Hospice Général de 1826
24 BARDET (JEAN-PIERRE) . Rouen aux XVII' et XVIII' siècles - Les mutations d'un espace socia{ Ed. SEDES, 1983 Tome Il p 179 y est présenté un Tableau des mouvements annuels des expositions et des abandons à Rouen de 1800 à 1862.
25 ADSM - 2 QP 3/31-1826. Registre des Enfants trouvés.
26 BARDET (JEAN-PIERRE), opus cité p. 340.
27 ADSM - 2 QP 2/33-1826 Registre des enfants trouvés.
28 LEFEBVRE-TEILLARD (ANNE) : Le nom, droit et histoire. Presses Universitaires de France, 1990.
29 DENIS (LUCIEN) : opus cité, p. 36.
30 BARDET (JEAN-PIERRE), opus cité, p. 345.
31 ADSM - 2 QP 2/33, 4/3, 5/18 et 5/19. Registre des enfants trouvés.
32 LE CLECH (ANNE) : Les enfants trouvés à Rouen de 1811 à 1860. Thèse pour le doctorat de médecine, Rouen 1985, p.43
33 Id. p. 76.
34 DENIS (LUCIEN) : opus cité, p.37.
35 VILLERME (LOUIS-RENE) Tableau physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie. Paris, 1989, p.239.
36 LEGRAS (THEODORE) . opus cité.
37 GERANDO (JOSEPH-MARIE DE) : De la Bienfaisance publique, Renouard, Paris, 1839. (cité par Grand Dictionnaire Larousse. opus cité, article sur les Enfants).
38 ADSM - 2 QP 1/135-1826. Registre des enfants envoyés en nourrice, des observations sont notées quant aux décès des enfants confiés.
39 ADSM - 2 QP 4/3-1826. Registre des colliers attribués n°180 à 319.
40 BARDET(JEAN-PIERRE). opus cité, p 294. A noter qu'il existe une photographie des colliers dans l'article de L. NEE, opus cité.
41 ADSM - 2 QP4/3-1826. Registres des colliers attribués n° 180 à 319.
42 LE CLECH (ANNE) : opus cité. p. 49.
43 MARQUIS (JEAN CLAUDE) : Loups, sorciers, criminels... une histoire criminelle du fait-divers au XIX" siècle en Seine Inférieure. Ed.Bertout, Luneray, 1993, p. 245. Durant la première moitié du XIXe pour contrer les trafics d'enfants, la pratique du déplacement des petits entre départements est mise en place. Rouen utilisait surtout l'éloignement en envoyant ces enfants dans le pays de Bray.
44 ADSM - 2 QP 1/135-1826. Registre d'enfants trouvés
45 LECLECH(ANNE) : opus cité, p. 64.
46 LE CLECH (ANNE) : opus cité. Pour la partie sur les salaires des nourrices p. 57; pour la partie sur les vêtures p. 55.
47 LAROUSSE (PIERRE). Grand dictionnaire... opus cité‚, article sur les enfants abandonnés.
48 MARQUIS (JEAN
CLAUDE) : Le travail des enfants au XIX' siècle en Seine Inférieure, C.R.D.P.,
Rouen, 1986.
49 NOIRET (CHARLES). opus cité, p. 90.
50 Marc, alors âgé de 5 ans, ne semble pas en avoir bénéficié puisqu'il ne signe pas son nom
51 LAROUSSE
(PIERRE) . Grand dictionnaire. opus cité, article sur le travail des enfànts
52 ADSM - 2 QP 2/33 et 2 QP 5/25. Registre des enfànts trouvés et Recrutement Classe 1846 53 ADSM - I RP 1144- 1826. Registre des délibérations - Conscription Classe 1846.
53 ADSM - l RP 1144 - 1826. Registre des délibérations - Conscription Classe 1846.
54 ADSM - 2 LP 49 - 1848 Registre des délibérations du Conseil d'Administration.
55 Registres d'état civil à la Mairie de Oissel, et registres de catholicité aux Archives Départemantales de Seine-Maritime
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